Plagiat servi sur un plateau

Et voilà, j’ai assisté à mon premier plagiat ! Je me sens officiellement DANS LE GAME, les enfants. Alors oui, en quelques années de stand-up, j’avais déjà pu remarquer quelques petits « emprunts », notamment sur des vannes courtes, ou encore des interactions avec le public. Par exemple, des phrases du type « Vous êtes en couple ? Oui ? Ah, madame dit oui, mais monsieur dit non. Sympaaaaa ! » font quasiment partie du domaine public, un peu comme le «Est-ce que vous êtes chauds ? » ou le « Si tu ris pas, j’aurai envie de mourir instantanément ». Ah, le dernier, c’est que moi ? Fort bien.

ALERTE CONFESSION ! J’ai déjà, moi-même, utilisé deux ou trois grosses ficelles du job pour me sortir de situations spécifiques dans le cadre de fausses improvisations. Téléphone qui sonne, spectateurs qui discutent, retardataires… En voyant parfois plusieurs humoristes réagir de la même manière, j’ai jugé qu’il était possible pour moi, en cas de panne d’inspiration, de piocher dans ces mini réparties « open source ». Rassurez-vous, je me fouette régulièrement à coups de collants filés (zéro déchet, ouaich) afin d’expier ce crime atroce. Celui-là, et aussi le soir où j’ai volé une croquette de mozzarella dans l’assiette d’un humoriste qui ne regardait pas. J’en frissonne encore de honte. Et aussi un peu de plaisir, car j’apprécie énormément cette spécialité fromagère. Par contre, je n’ai pas su trouver de ficelle la fois où des mecs bourrés ont gueulé, du fond de la salle : « à poil ! À poil ! » quand j’ai pris le micro. Si d’ailleurs quelqu’un a des idées, je suis preneuse. En cas de récidive, cela m’empêchera de répondre, les larmes aux yeux, en position fœtale : « non mais laissez-moi faire mon sketch, s’il vous plaît ! ». Pire réponse ever. Pire détresse ever. Pire tout. Pire que ça, ce serait un week-end en banlieue de Roubaix avec le démon. L’évocation de ce souvenir m’impose d’observer une minute de silence, en hommage au moi d’avant le drame.

Le plagiat, donc. Depuis que le grand public a découvert l’existence du plagiat dans le milieu du stand-up grâce à /à cause de CopyComic (choisissez la mention que vous préférez, moi, je me mouille pas. Je ne suis pas courageuse et j’aimerais posséder une carrière), j’avoue que j’ai fait évoluer ma manière d’écrire. Lorsqu’une vanne courte me tombe du ciel, qu’elle me paraît trop efficace sans effort, j’ai tendance à vérifier qu’elle n’ait pas déjà été faite par ailleurs. Dernier exemple en date : l’affaire Benjamin Griveaux, qui a secoué les réseaux connectés de l’Interweb hier, 14 février. À mon réveil, vers midi, pardon, vers 8h (ma mère lit ce blog), j’ai hésité à faire une story sur Instagram avec, pour seul texte : « Joyeuse Saint-Valentin à Madame Griveaux ». On n’est pas là pour juger la qualité de la blague, ok ? J’essaie de démontrer un truc, là. Focus. Au moment où j’allais publier ma story, fière de moi, de mon génie, de ma vivacité d’esprit, j’ai douté. Et en effet, sur Twitter, des centaines de personnes avaient déjà fait cette réflexion. Je ne l’ai donc pas postée, et ai préféré un traditionnel montage photo me montrant au bras du Prince Harry. Un classique indémodable, finalement. Le Prince Harry, c’est la petite robe noire de mes réseaux sociaux. Efficace à tous les coups.

Si les blagues courtes, punchy, ont souvent plus de chances d’avoir été faites ailleurs que les longs story tellings plus personnels, le risque zéro n’existe malheureusement pas. Je crois sincèrement que la plupart des humoristes sont vigilants (paranos?) et que, comme moi, ils veulent à tout prix éviter de servir des vannes d’occasion aux spectateurs. Personne n’a envie de souffrir d’une réputation de voleur de vannes. Cependant, certains irréductibles semblent s’en taper royalement, et je l’ai enfin constaté par moi-même, sans que ce soit une simple rumeur. Il y a quelque temps, l’un d’entre eux a déroulé des vannes venues d’ailleurs sous mes yeux ébahis (et mon seum de le voir cartonner en plus, ce petit bâtard).

Les vannes en question n’étaient pas une suite de blagues courtes déliées, mais elles constituaient ce qu’on appelle une « phase ». Une vraie phase de stand-up. Une observation menant à une réflexion, un vrai développement, une conclusion, le tout servi d’un rythme ciselé et évidemment, de rires et d’applaudissements. Pas de chance pour ledit humoriste, je l’ai repéré. BIM ! Un vrai lynx. Tu peux pas test ! Non. Pas de chance, vraiment, car ma culture stand-up est sans doute inférieure à celle de Michel Leeb. J’ai commencé à pratiquer la discipline sans même la nommer, sans en connaître l’histoire, les codes… Je racontais juste ma vie de manière édulcorée dans un micro. En me relisant, on dirait le début d’une interview que je pourrais donner dans dix piges pour Gala quand je ferai la promo de mon troisième Stade de France. « C’est le stand-up qui m’a choisie ! » J’insiste, donc, il ne s’agit pas d’un don particulier, mais bien de totale méconnaissance du métier et d’un apprentissage au long cours. Aujourd’hui encore, je suis bien incapable de citer au mot près des blagues de Louis CK, de Seinfeld, ou de toutes ces références américaines apparemment incontournables.

Comme pour la musique, cependant (big up Chopinou), lorsque j’aime, je ne compte pas. Le peu de vidéos de stand-up que je connais et que j’adore, je les ai regardées des dizaines de fois. Ceux qui me connaissent savent que dans ma toute petite liste de références stand-up, il y a Brent Morin, Dieudonné, Virginie Fortin et Guillermo Guiz… et c’est tout, ou presque. Vous avez vu comme j’ai glissé Dieudo au milieu, pour tenter de noyer le poisson ? Zut, je me sens quand même forcée de me justifier, au cas où il y ait plus de 4 lecteurs de cet épisode. LES VIEUX SKETCHS DE DIEUDO ! C’est bon, on est tous au clair sur mon non-antisémitisme ? Allez, nickel.

Tout ceci pour dire que ce soir-là, après avoir joué, alors qu’un autre humoriste performait sur scène, j’ai reconnu instantanément le début d’une vidéo de stand-up que j’ai regardée pas mal de fois (genre 200, mais c’est parce que j’ai du temps libre). Au début, j’ai bien sûr cru à une coïncidence. Les idées appartiennent à tout le monde, c’est ce que l’on choisit d’en faire qui rend la création personnelle et unique. Mais très vite, il n’y avait plus de place pour le doute. Le pire ? Entendre les gens rire, applaudir, les autres humoristes présents n’y voir que du feu et lancer des : « c’est un tueur, lui ! ». Même la chute finale, parfaite, n’était qu’une traduction issue d’un set anglophone. Un bon gros 2 minutes de plagiat… en toute impunité.

Bien évidemment, je ne suis pas allée voir le comique en question à la fin pour l’accuser. Je suis bien trop lâche et je préfère le dénoncer ici, niark niark. Je ne dirai pas son nom, je ne dirai pas le nom du plateau, en tout cas, pas gratuitement. Toute personne prête à me verser une somme d’argent équivalente à deux pleins de courses aura droit au portrait-robot de l’individu ainsi qu’à sa raison sociale. Par contre, bio, la bouffe. Faut pas déconner.

Je suis encore outrée et en colère contre cet humoriste. Déjà, parce qu’il a mieux marché que moi, alors que je suis un génie, comme mentionné ci-dessus, mais aussi parce qu’à la fin, on a eu la même part du chapeau ! J’espère qu’il se sera étouffé avec les falafels qu’il aura engloutis sur le trajet du retour, ce sagouin. Cependant, je suis aussi subjuguée de voir qu’on peut jouer le texte d’un autre avec autant d’aplomb. Accueillir les rires du public, embrasser les applaudissements et recevoir les félicitations des spectateurs avec autant de professionnalisme, sans avoir envie de crever dans un composte en banlieue de Roubaix (Petit plagiat de Guillermo Guiz en toute tranquillité, mais je vous ai dit que je l’aimais bien alors moi, ça passe).

Mais comme souvent, parce que je suis un peu trop empathique, parce que j’avais les larmes aux yeux quand je voyais les prolos remporter la grande vitrine du Juste Prix étant petite, il me fait un peu de peine, ce comique. Si ça se trouve, les falafels, ils avaient un goût sacrément amer, pour lui, ce soir-là. Peut-être même qu’une fois au fond de son lit, il s’est dit « plus jamais » et que désormais, il ne jouera plus que ses propres textes, quitte à moins marcher, parfois. Auquel cas, je lui souhaite un bon paquet de bonheur… et avec quelques heures de retard, je vous dis, à tous : Shabbat Shalom !

CONNARD !

Aujourd’hui, je suis vénère. Octogone, vénère. Je viens d’apprendre qu’une femme de mon entourage subissait des violences conjugales. Oui, des, pluriel, avec un « s », plusieurs formes, plusieurs années, plusieurs blessures, un seul connard.

Je tape au clavier avec rage, nique sa mère la playlist Chopin, je m’ambiance sur du Korn, je vais vous pondre cet article de blog d’une traite sans me relire, les gars, tellement je suis en roue libre. On va pas être dans la subtilité, je vous préviens. Et vu comme mes doigts font de la kravmaga au clavier, on n’est pas à l’abri d’une ou deux fautes de frappe. Wnjkqsdhjqkdhjskqdhkj, connard.

Mon énervement aussi, est pluriel. Comme les violences, je le rappelle. Ma colère elle-même a le SEUM, parce qu’il faut que cela touche une personne que je connais pour que cela me remue à ce point alors qu’on parle de ce fléau depuis l’éternité, qu’il ne se passe pas un jour sans un petit dérapage d’untel ou untel dans les médias. Big up aux frérots/soeurette Finkielkraut, Bigard, Graziani… Connards, connasse.

Bien sûr qu’elles me touchaient déjà, les violences faites aux femmes. Intellectuellement, philosophiquement. En soirée, j’aime d’ailleurs bien jouer la révoltée auprès de mes potes gauchos en clamant que le féminisme est aujourd’hui une nécessité, un besoin vital. Tout cela en vapotant du crumble de poire et en citant des œuvres que je n’ai pas lues, ou en rappelant des discours que je n’ai pas compris. Mais bordel ! BOR-DEL ! Je continue à parler de conneries sur scène, de trucs infiniment nuls qui m’arrivent dans ma petite vie banale, à faire rire les foules (ouais, 12 personnes, c’est une petite foule, keskya) en parlant de Dominique Chapatte de «Turbo» ? D’ailleurs, faut que j’arrête de tester cette vanne, personne n’a la rèf. Désolée, Domi, t’es apparemment pas si haut placé dans le game du succès. Désormais, tu seras remplacé par une référence à «Auto-Moto». J’y peux rien, je t’aimais bien, moi.

Pourquoi n’arrive-je pas, en stand-up, à parler des vrais doss ? Vu mon état présent, ma hargne, mes tremblements, mes palpitations, il n’y a pas 36 solutions : soit je suis au bord de l’arrêt cardiaque, soit je suis touchée en plein cœur, en plein noyau. Noyau de cellule, noyau dur, noyau de système d’exploitation, noyau d’abricot. What ? Je te l’ai dit, je compte pas me relire, donc accroche-toi, trouve du sens. Moi je déverse, toi, tu reçois ce que tu veux.

J’ai envie de parler d’accès à l’IVG, de discriminations, d’attentats, de précarité, de violences faites aux femmes, de deuil, de handicap, de cancer, de tout ces maux qui, une fois qu’ils frappent à ma porte, me donnent envie de hurler très fort dans mon oreiller et de m’assommer sur ma tête de lit en composite jusqu’à ce qu’un sommeil profond s’ensuive pour une quatorzaine d’années. Je veux écrire sur toutes ces fois où, comme ce matin, je me suis levée et où un sms ou un appel a chamboulé à jamais ma vision du monde. Mais quel connard.

Mais non, je n’y arrive pas, pas encore, ou pas tout court, je bloque. J’ai peur, je crois. Par lâcheté, bien évidemment. Oui, j’ai peur de dire ce que je pense à 12 personnes que je ne reverrai jamais, dans une cave qui sent le Saint-Nectaire. Je joue ma vie ? Aucunement. Je ne joue rien, finalement. Quel manque d’humilité, de croire que mes propos sur scène, au niveau où je suis, pourraient me porter préjudice. Je me cherche des excuses, point.

J’en ai un paquet, des notes, sur mon téléphone, dans des carnets, des esquisses d’idées, d’angles sur tous ces sujets, mais la gestation est interminable. Pour te pondre un 10 minutes sur la rando ou la raclette, par contre, compte sur moi, là j’suis dans le turfu, je te fais des vannes modernes qui finissent aisément par « bite » ou « chatte » et ça marche bien volontiers sur les plateaux parisiens qui m’accueillent. Le truc le plus subversif que je dis sur scène, c’est «mon vagin perd en tonicité ». Ouah ! En temps de guerre, franchement, vous saurez où me trouver : dans le Cotentin, planquée entre deux plants de poireaux, avec toutes mes économies dans un sac en toile de jute (aka, 126 euros en pièces de 50 centimes), prête à tout moment à fraterniser avec l’ennemi pour qu’on me laisse pénard loin du front.

Les vannes qui marchent le mieux, je le répète, sont celles qui paraissent authentiques, celles que l’on dit avec ce surplus d’intention, d’authenticité, celles qui transpirent l’émotion. Alors pourquoi suis-je bloquée lorsqu’il s’agit de parler de ce qui me remue finalement le plus ? Je peux rester devant une page blanche pendant des heures, à ne pas savoir quel fil de la pelote dérouler en premier. Bêtement, inutilement, je fixe l’écran, sidérée, et je finis par mettre cet amas de poussière sous le tapis (tapis de souris, hin hin, humour, lol, bim, vanne, succès), en choisissant un sujet plus léger, plus facile.

Attention, je ne cherche pas à écrire des vannes intelligentes, engagées, dans le seul but d’impressionner un jour Télérama ou France Inter, car honnêtement, en termes d’intellect, je suis plus proche d’un saladier que d’une Blanche Gardin. Je galère sur des mots-flêchés niveau 2, je ne sais pas poser une soustraction, je n’ai jamais réussi à lire Nietzsche parce que je trouve ça chiant, je dois d’ailleurs Googler « Nietzsche » pour être sûre de l’orthographe, et parfois, je regarde des replays des « Reines du Shopping ». Des REPLAYS, les gars. Je ne tombe pas dessus, non. Il y a une vraie démarche. En termes de militantisme, donc, je suis à peu près au degré zéro de l’engagement. T’as plus de chances de développer une conscience politique en bouffant une Pastabox qu’en feuilletant mes carnets de blagues. Ce que je souhaite, c’est donc de réussir à me regarder dans la glace sans me dire que je suis quand même une sacrée merde dépourvue de courage, qui stresse avant de monter sur scène pour parler pendant 6 minutes de slips de rechange.

Alors si des humoristes intelligents et courageux me lisent, qu’ils s’en saisissent pour moi. Là, maintenant. Qu’ils osent s’attaquer plus fort, pour moi, pour nous, à toutes ces thématiques encore trop peu explorées qui, j’en suis sûre, en remuent plus d’un.e. Faites-moi rêver, faites-moi rire, apaisez ma colère avec un peu d’huile de jojoba. Moi, si vous voulez, je me charge des sketches sur Patrick Fiori et les patatas bravas. Et quand j’aurai fait le tour de ces sujets brûlants, peut-être que je réussirai à vous rejoindre au Panthéon des artistes qui transforment leurs démons en lingots de créativité et de maturité. Mais c’est pas pour tout de suite. J’aime encore beaucoup trop abrutir mon seum devant M6 Replay, en me demandant si le jean mom irait à ma morpho. En plus, pour l’instant, je n’ai pas grand-chose à dire sur les violences faites aux femmes, à part « connard ».

Y a-t-il un chauffeur dans le Ouibus ?

Cela fait deux semaines que je n’ai pas écrit ici. Un peu parce que j’espérais secrètement percer très rapidement et revenir en force avec des gros dossiers du type « bientôt sur Netflix » ou « je me suis touchée devant Louis CK », mais aussi parce que j’ai traversé une petite phase assez merdique, en enchaînant des scènes où j’étais nulle. Depuis, j’ai bien commencé deux-trois brouillons pour le blog, mais je trouvais que « pourquoi moiiiiii » et « maman, viens me chercher » revenaient un peu trop souvent. J’ai donc éteint l’ordi quelques jours et suis allée me réfugier en Normandie. Pendant quatre jours, j’ai mangé des bulots et regardé « Dr Quinn femme médecin » au coin du feu. Autant vous dire que mon petit Narcisse n’avait pas très envie de revenir prendre des uppercuts dans des caves moisies. Surtout que je n’ai même pas eu le temps de voir l’épisode où Sully aide le Dr Mike à accoucher au pied d’un arbre.

Tous les humoristes le confirmeront, faire une mauvaise scène, ça arrive. Mais sept de suite ?! Alors oui, au cours de ces sept passages, il y a quand même eu des rires, certaines blagues ont été bien reçues (je tente ici de rassurer les organisateurs de plateaux qui m’ont programmée pour le mois de novembre et qui ne me connaissent pas encore. Promis, je suis d’obédience drôle). Je n’ai pas enchaîné sept tunnels de suite. Ça passe. C’est d’ailleurs pour ça que je suis encore en vie pour témoigner. Après, je vais pas vous mentir, j’étais à un mauvais passage d’envisager de m’enrouler un câble XLR autour du cou et d’en donner l’extrémité à mon voisin du dessous : « Vas-y, tire. Un peu plus fort. Comme ça, tu me libères du joug de la médiocrité et tu pourras enfin jouer à Guitare Hero en dolby surround à 2h du mat. On est sur un win-win » Lors de ces sept plateaux, j’ai donc plus ou moins, à chaque fois, réussi à faire une partie du taf. Certains diront « au métier ». Moi, je dirais « au pied-de-biche ». Mais même si je n’ai pas encore vécu un bide atroce depuis mon arrivée à Paris (tic-tac tic-tac, on avait dit avant la Noël), pendant presque deux semaines, j’ai été nulle. J’ai détesté être sur scène, être enfermée dans ce corps-là, avec ces textes-là, à subir ces instants. Bah arrête le stand-up, meuf. Ok, je vais faire ça. Merci à tous d’avoir suivi mes aventures, bisous.

Non, en vrai, impossible d’arrêter. J’arrêterai uniquement le jour où on me dira : «franchement, t’as fait le pire bide de l’histoire du Paname de 17h ». Alors puisqu’on part du principe qu’on va s’acharner un peu plus longtemps dans le game de l’humour, on va essayer de comprendre un peu la raison de la cause du pourquoi j’étais à iech.

Je remarque que mon plus gros problème, hormis le fait d’avoir payé 90 boules pour un balayage miel cuivré qui tourne légèrement au jaune, c’est ma première minute. Si importante, si déterminante pour la suite, et pourtant, sept fois de suite, j’ai eu l’impression désagréable de me prendre les pieds dans le tapis en montant sur scène. Comme si t’arrivais à un rencard bien sapé, mais que tu te vomissais dessus au bout de 12 secondes. T’auras beau être intelligent et drôle, t’as peu de chances de conclure. Petite précision, ce n’est pas nécessairement le texte, que je remets en cause, mais bien mon état d’esprit. Car ces sept fois-là, j’aurais pu avoir les meilleures vannes du monde, celles que Gad Elmaleh se restreint encore à voler parce qu’il a peur que ce soit flag, c’est moi qui me suis sabotée toute seule, de par mon état d’esprit. S’ensuit alors un cercle vicieux : « Tiens, je fais de la merde. Tiens, ils voient que je fais de la merde. Je vois qu’ils voient que je fais de la merde. Ils voient que je vois que…. AAAAH ! Il me reste combien de temps ? 7 minutes ?! Parfait, c’est si agréable d’être ici. »

J’aime à croire que le meilleur stand-up, c’est le stand-up authentique, celui qui ressemble à l’artiste qui est sur scène. J’adore avoir cette impression de rencontrer une personnalité dans sa complexité et sa sincérité, quand je vois un comique sur scène. Cependant, il est important, surtout lors de la première minute, de donner confiance, de montrer qu’il y a un pilote dans l’avion, ou un chauffeur dans le Ouibus, pour tous ceux qui, comme moi, ont un petit budget. Alors comment faire pour donner confiance au public tout en restant soi-même sur scène, si son soi-même, c’est d’avoir l’impression d’agoniser sur un trottoir de Malmö un soir de février ? Comment faire ? C’est une vraie question, là. Car pour une fois, je ne vais pas me la jouer essayiste à dérouler des fils de pensée jusqu’à ce que des réponses et des conseils life-style achèvent avec brio cet épisode. Pour une fois, je suis dans le flou le plus total et je n’ai aucune réponse à apporter. Je revis en boucle le bac de maths, pendant lequel j’essayais, chancelante, de résoudre des équations super difficiles, du type 2 + x = 5. Ouais, j’ai un Bac L.

Après une de ces prestations médiocres, j’ai discuté avec quelqu’un du milieu qui m’a dit : « il faut que tu arrives sur scène en te disant que tu vas les défoncer ». Ok, mais ce n’est pas du tout moi, de penser ça ! Jamais, même lorsque je marche bien, je me dis, conquérante, que je déglingue le public. En cas de bide, d’ailleurs, c’est plutôt moi qui me fais gang-banger. Je suis toujours émerveillée de voir, quand je cartonne, que les gens sont avec moi, qu’on a créé ensemble une alchimie, et que j’en fais ce que je veux, de ces petites putes. Bien sûr, la dernière partie de la phrase précédente est une BLAGUE. Je me sens forcée de le préciser puisqu’il semble que j’aie perdu le mojo de l’humour, peut-être à jamais. RIP l’humour, bonjour tristesse.

En réalité, le mojo, je l’ai retrouvé temporairement il y a deux jours, à Toulouse, lorsque j’ai relancé le plateau que j’organise avec Gabriel Francès, la Toulouse Comedy Night. Je me suis sentie à la maison, parce que ce plateau, il est un peu à moi, et j’en ai profité pour jouer 15 minutes de texte neuf écrit quasiment intégralement le matin-même. Autant vous dire qu’à Paris, c’eût été impossible. Ouais, on emploie le subjonctif imparfait, ouais. Impossible pour deux raisons : avoir droit à 15 minutes sur un plateau à Paris, c’est relativement rare, à moins d’être un preneur d’otages ou de faire mine de ne pas voir les spots rouges qui s’excitent devant tes yeux. De plus, tester des vannes à 100 %, dans l’arène parisienne où l’objectif de résultat prime malheureusement sur l’audace, cela s’apparente souvent à un suicide artistique. Ailleurs en France, tu es obligé d’écrire régulièrement, d’explorer de nouvelles thématiques, et donc souvent d’arriver avec des textes tout neufs, car les scènes sur lesquelles tu te produis ont un public d’habitués.

Donc cette fois-ci, en testant « à domicile », sur une scène que j’ai créée, en prononçant des phrases encore jamais prononcées, avec la fraîcheur et l’euphorie de la première fois, la magie a opéré. Bien sûr, sur 15 minutes de test, certaines vannes n’ont pas fait mouche, mais je m’en fichais, j’étais bien. Ce qui a fonctionné ? Clairement pas ma vanne sur la piñata d’anniversaire de Greta Thunberg (alors que l’idée frôlait le génie, soyez-en sûrs), mais globalement la connexion avec le public et la sensation de maîtriser la situation.

Car oui, même sur cette scène-là, devant 60 personnes qui m’acclamaient (l’auto-persuasion, ça fait beaucoup de bien, essayez donc), dans cette atmosphère chaleureuse et bienveillante, je sentais mes émotions toquer à la porte : stress, angoisse, doute, fierté, déception, soulagement, un joli patchwork qu’un comique normalement constitué doit affronter à peu près 17 fois par passage. Tu m’étonnes qu’on soit chtarbés. Blanche Gardin serait beaucoup moins drôle avec un traitement adapté. Mais elles sont restées sur le seuil, ces émotions, sans me submerger. Je savais qu’elles étaient là et je les ai acceptées, un peu comme j’ai accepté dignement le discours de rupture de mon ex. Nan, je déconne, je ne l’accepte aucunement. C’est si compliqué, de m’aimer à mourir à la Francis Cabrel ?!

J’ai quelques dates qui approchent à Paris, les jours prochains. (Au moment où j’ai écrit ces lignes, je ne savais pas que la première d’entre elles serait annulée. Mais bon, comme on ne dit nulle part : date pas jouée = date pas bidée) On verra bien si la série noire cesse. Flûte… je crois qu’en écrivant, une ébauche de réponse commence à se dessiner. Quel dommage, moi qui voulais juste m’apitoyer sur mon sort, pleurnicher devant « The Good Wife », en me disant que je ferais finalement une bonne avocate et que le tailleur pantalon m’irait pas si mal. Apparemment, la réponse réside dans la question puisque comme pour tout, c’est une question de patience. Quoi ? C’est tout ? Ce n’est même pas une réponse, ni même une piste d’amélioration, c’est juste une logique implacable et terriblement agaçante. Une sensation de déjà-vu connue de tous : la route des vacances, le ras-le-bol, la longueur du trajet… en voiture, en Ouibus, en coulisses. Quand est-ce qu’on arrive, bordel ?

Le stand-up, combien ça coûte ?

Cette semaine, j’avais envie de parler d’un sujet sérieux : le blé. Déso, Greta. Quand je dis blé, je fais référence à la caillasse, la maille, la thune, bref, au truc qui manque un peu à mon quotidien. Ça et la verdure. Car oui, après 6 semaines à Paris, je commence à être un peu moins émerveillée par les 50 nuances de gris qui me servent de vis-à-vis. Cependant, je lâcherai pas l’affaire tout de suite, et je persiste dans mon plan de devenir une star de l’humour. 5 ou 6 ans de tapis rouge, un royal wedding avec le Prince Harry, une tournée en Afrique subsaharienne très instagramable pour faire genre j’ai un cœur gros comme ça, et retraite à 42 piges dans le Cotentin.

Alors, le stand-up, ça coûte combien ? Après presque 3 ans de scène (3ème bougie le 30 novembre, keskia, on se fait un poké bowl à Gambetta pour fêter ça ?), j’en suis au stade où je suis payée pour jouer, pour certaines dates. Ce sont mes préférées. Cœur sur vous, organisateurs qui m’avez proposé des rémunérations à trois chiffres. Mais comment se fait-il que nous autres, petits humoristes débutants/pas connus/crevards/shlagos, acceptions encore des plans où l’on doit presque PAYER pour jouer ? Transport, hébergement, frais de bouche (expression immonde), on nous propose de manière récurrente des scènes « super cool, tu verras, en plus l’acoustique est bonne », mais sans aucune rétribution, mise à part la chance de se produire devant des gens.

Depuis que j’ai décidé de vivre de cette activité, j’essaye de valoriser mon travail. Pas facile, mais nécessaire. Combien je vaux ? Sur 10 minutes ? Sur 30 ? À combien puis-je vendre mon spectacle entier ? Alors certes, à Paris, ville reine des plateaux d’humour rémunérés au chapeau, difficile de d’appliquer un tarif pour son travail. On peut, un soir, cartonner devant 14 personnes et gagner 6 euros en pièces de 50 centimes (avec toujours quelques roubles en bonus), et le lendemain, bider devant 50 personnes en échange de 40 euros, que l’on accepte volontiers car on a faim, avant de s’auto-flageller sur tout le trajet du retour. Je mérite pas, putain. Même mes linguine premier prix me jugent. Maman, viens me chercher. Ah ? C’est que moi ? Bref, ces variables sont inhérentes aux conditions dans lesquelles nous exerçons notre activité. Phrase beaucoup trop sérieuse. Traduction : ça fait partie du taf.

Mais le stand-up en France n’est pas arrivé hier à l’heure du goûter ! Ouais, usage du point d’exclamation, je commence à me vénère. Même si c’est une activité soit-disant récente, ça fait quand même une décennie que des humoristes montent sur scène avec un micro pour s’adresser directement au public en faisant des blagues. C’est peu ? En comparaison, le métier de community manager aussi, est récent. Mais d’après mes petites recherches sur l’Interweb, le salaire moyen d’un CM en 2018, c’était 28 527 euros. Pourquoi ? Parce qu’ils ont su VALORISER leur travail et négocier en conséquence. Alors… Loin de moi l’idée de créer une fronde d’humoristes qui refuseraient de jouer pour moins de X euros. J’ai déjà tenté le truc de « l’union fait la force » pour négocier des tarifs dans un théâtre. Au final, les humoristes que j’avais tenté de rallier à une cause collective m’ont lâchée au dernier moment et je me suis fait black-lister dudit théâtre car j’étais trop « procédurière ». À ce moment-là, un gros pigeon est venu à ma fenêtre et m’a narguée : « Comment tu t’es fait ken, ouaich. Rrrrouuu, rrrouuuu ! ». J’avais un niveau de seum rarement atteint auparavant. Même plus que la fois où mon ex m’a larguée pendant que j’étais en week-end famille à Center Parks. Croyez-moi, affronter une rupture quand t’as ni 4G ni vodka, que t’es encerclée par des biches, et que la seule activité possible, c’est de tenter de t’auto-noyer en vain dans une piscine remplie de gamins, c’est hard core. Donc clairement, je suis nulle en chef de file. La seule mode que j’ai lancée, c’était de mettre des autocollants de marques hype des années 90, genre QuickSilver et DDP, sur mon agenda. Si, c’est moi, la première.

L’autre soir, après un plateau, je discutais avec une humoriste qui me disait avoir passé un excellent moment dans un Comedy Club quelque part en « région », comme disent les Parisiens. Elle m’encourageait même à le contacter. Les conditions ? « Tu y vas, tu joues deux fois dans la même soirée devant plus d’une centaine de personnes, c’est toujours rempli, et les organisateurs sont trop gentils ! ». Euh, je signe où ? Ah… Ce n’est pas payé ? Et apparemment, en me speedant, je peux faire l’aller-retour en Flixbus pour moins de 8 euros dans la même soirée ? Mais bordel ! Certes, un débutant-débutant n’est pas en position de négocier quoi que ce soit. Mais si tu as joué disons 40 ou 50 fois sans dépasser un taux de bide tunnelesque de 25%, il est grand temps de savoir dire non. Et même s’il est difficile de se vendre, compliqué d’estimer son travail, il faut au moins s’essayer à l’art de la négociation. Si tu te présentes comme humoriste professionnel, sois professionnel et ne brades pas tes blagues. Et si, une fois que tu as négocié un tarif, sur place, tu te foires ? C’est du spectacle vivant, les copains. Les organisateurs doivent comprendre qu’organiser des soirées d’humour comporte des risques. À nous de les minimiser, mais à eux de nous filer un salaire… et un micro. Parce que non, l’acoustique n’est pas bonne. Les responsabilités doivent être partagées. Sauf dans le cas de mon ex, qui possède environ 100 % des torts. Mais c’est à la louche, hein.

La particularité du stand-up, c’est d’être un art vivant, instable, incarné par des artistes qui musclent leurs textes devant un public, soir après soir. L’imperfection, elle fait partie du stand-up. Or, il me semble que le public et les médias s’intéressent de plus en plus à cet art et en vantent même les mérites. Alors cessons de nous mentir en pensant que seul un texte parfait mérite d’être présenté et rémunéré, arrêtons d’avoir honte de demander à être payé si une blague n’a pas marché. Car au final, on est monté sur scène et on a parlé dans un micro. On a bossé. Étrangement, ce sont les spectateurs qui me font réaliser ça, après que je les force à liker ma page Facebook (je les soupçonne de déliker le lendemain, d’ailleurs, car je suis toujours pas au million. Coïncidence ?). Souvent, leurs retours les plus chaleureux (et leurs plus grosses participations au chapeau) datent des plateaux où il y a eu du lâcher prise, de la folie, du spontané. C’est ça, qu’ils retiennent. Pas nos meilleures punch lines. Après, si t’as deux-trois bonnes vannes, c’est quand même bien d’essayer de les caser à un moment.

Par ailleurs, il existe des cours de stand-up, pour apprendre les différents aspects de ce métier. Si, si, ça existe. Pas encore à la Sorbonne, mais c’est tout comme. Et apparemment, dans ce contexte, le stand-up, c’est payant. Un jour, j’aimerais bien écrire un petit billet sur ce que je pense de ces nouvelles formations qui se développent. Mais j’attends d’investiguer un peu plus. Je voudrais bien donner un petit côté Elise Lucet à ce blog. Il y aura des phrases en gras putaclic et du Hanz Zimmer en fond. Ce sera chic et moderne. En tout cas, si des parcours de formations se créent, c’est bien dans l’idée de prouver que comique, c’est un vrai métier. Non ? À moins que ce ne soit juste pour se faire un max de blé en profitant de la crédulité de jeunes comédiens désabusés fraîchement sortis du Cours Florent qui n’ont pas d’autre plan que d’incarner Dingo à Disney Land. Oups, je crois que j’ai légèrement laissé poindre mon avis sur la question. Sorry.

Je remarque qu’aujourd’hui, il n’existe que peu de paliers dans notre milieu. En caricaturant, soit t’as percé et tu es vraiment détente quand ton banquier t’appelle, soit tu essayes de refourguer tes vieilles Converse sur Vinted pour pouvoir te payer 3 repas chez Franprix. Franchement, elles sont à peine trouées, frère. Comment ça, on voit les chaussettes par en-dessous ?! Statistiquement, peu d’entre nous atteindrons le statut de reusta. Déjà, y a moi, puisque je vous rappelle que je fais l’Olympia en 2022. Mais dans un fantasme que je cache dans un coin de ma tête, juste à côté de celui qui implique Ryan Gosling, une plage et un slip en coton bio, je vois des stand-uppers avec des vrais Pass Navigo et un bail de location, allant de scène en scène chaque soir contre une rémunération satisfaisante, quel que soit leur niveau de notoriété. C’est pas demain la veille, me direz-vous. Soit. Mais j’y crois. Par contre, faudrait pas que ça prenne encore 10 ans. Car moi, j’aurai 42 piges, je serai en retraite, et j’en n’aurai plus rien à foutre. Bisous.

Syndrome de l’imposteur vs boulard pathologique

J’ai déjà abordé dans les épisodes précédents le « syndrome de l’imposteur », jolie locution pour désigner cette sensation fort agréable d’avoir moins de valeur qu’une timbale remplie de guacamole Old El Paso lorsque l’on monte sur scène. Ou lorsque l’on doit appeler Pôle Emploi spectacle pour demander si notre dossier d’intermittence est à jour. Si, si, recomptez, Madame. Elles y sont, les heures. Vous oubliez le Guso de la soirée Vannes et Tartiflette, à Rabastens. Quand je dis « on », c’est moi, bien évidemment. Mais je sais que la plupart des humoristes ressentent ou ont déjà ressenti ces vibes.

Le boulard pathologique, par contre, concerne une certaine population d’humoristes qui, quel que soit le biotope social ou professionnel (plateau, rencontre dans un bar ou soirée), te renvoient une image d’eux-mêmes luisante d’auto-suffisance, dégoulinante de satisfaction et bien sûr, une image de toi tout à fait dégueulasse. Genre, à côté, sur ta photo de classe de 4ème B, alors que la coupe à la garçonne d’Alizée n’allait à personne d’autre qu’Alizée, t’es fraîche.

Alors, quand une humoriste atteint du syndrome de l’imposteur croise un humoriste atteint de boulard pathologique, le dialogue ressemble à ça :

« Salut, ça va ? C’était cool, ton passage, l’autre soir.

– Hm, le mot que tu cherches, c’est ‘génial’. Ça vient du substantif ‘génie’. Substantif qui définit ma personne, en fait. 

– Hin hin (rire gêné, à la recherche désespérée de moyens de décompression). Oui… Tu es… fortiche.

– Sinon, toi ? Tu fais quoi, maintenant ? T’as arrêté l’humour ? Non, parce que je te vois jamais nulle part. »

Toute ressemblance avec des évènements récents est quasiment fortuite.

Évidemment, cette conversation s’apparente plus à un concours de « qui pisse le plus loin ». Concours que j’ai bien évidemment perdu, ne possédant pas de pénis, tout comme j’ai perdu 100 % des concours d’humour auxquels j’ai participé. Mais apparemment, ce n’est pas grave, de ne pas être un « humoriste à concours ». Je n’invente rien, c’est Verino qui me l’a dit. Et toc !

N’empêche que, quand on entend ça, il faut lutter très fort contre cette envie violente de répondre : « Mais dis-moi, tu ne serais pas un sacré connard, toi ? Si tu suivais un tout petit peu mon actu sur mes réseaux sociaux florissants, tu saurais qu’il m’arrive également de prendre le micro et d’avoir des consos gratuites en échange de quelques traits d’humour. Et même sans suivre mon actualité, si tu avais un minimum d’intelligence sociale, tu capterais que ce ne sont pas des choses convenables à dire à des collègues, aussi merdiques soient-ils à tes yeux. » Sbraaaa ! Ouais, je sais, ce clash est plutôt faiblard, il manque de rythme et de shurikens, surtout parce qu’il est totalement virtuel et publié sur un blog qu’un artiste au boulard maladif ne prendra jamais le temps de lire.

On sent un peu que j’ai le seum, là ? Oui ? Par rapport à Thibaut Courtois après la Coupe du Monde ? Plus ? C’est bien, car c’est tout à fait l’esprit du moment. D’ailleurs, mes mains courent sur le clavier et ça fait « clac clac clac » beaucoup trop fort. La touche « e » est tuméfiée et la barre espace me réclame de l’Arnika. Wow, quand je suis agacée, je sors des références footballistiques extrêmement pointues. En même temps, je suis un peu obligée de suivre les doss du ballon rond, vu que mon voisin du dessous me fait vivre en live chaque match de la Ligue des Champions comme si j’étais en tribune présidentielle à dada sur les genoux de Nasser al-Khelaïfi. « ICI, C’EST… » très mal isolé phoniquement.

Ce genre de dialogues, ça me rappelle les cours de récré, les filles comme Claire B. ou Mylène V., qui étaient toujours plus cool, simplement parce qu’elles s’habillaient chez Pimkie alors que toi, t’avais réussi à négocier au pied-de-biche un pantalon kaki en velours côtelé de chez Pantashop à 8 balles, dont la braguette avait décidé qu’être constamment ouverte, c’était plus swag.

Le syndrome de l’imposteur, ce petit malin, se développe dès l’enfance. Il arrive en skred, sans prévenir, comme un contrôle THC sur les routes du Loir-et-Cher, ou comme la crise d’asthme le jour du 3×500 au Bac. En même temps, qui a inventé ce sport de merde ?! Et surtout, pourquoi le Loir-et-Cher ? L’impression de ne pas être en phase, de ne pas avancer au même rythme que les autres, pour qui tout semble facile, tu l’as ou tu l’as pas. Désolée, Maman, en fait, si j’ai jamais su poser une soustraction, c’est pas que j’étais surdouée. J’étais juste un peu chelou.

En essayant d’analyser cette colère, donc, et aussi grâce à ma petite playlist Chopin habituelle, je me rends compte que le problème vient finalement de moi. C’est moi, qui me vexe, parce que je n’obtiens aucune reconnaissance d’un individu à un moment donné. C’est moi, qui cherche, dans les yeux de telle ou telle personne, un signal, une validation, me prouvant que nous faisons partie du même monde. Et quand je me revois dans cette situation, perdant toute dignité, triste, je me fais encore plus de peine que Tom Hanks dans « Seul au Monde », perdant son ballon de volley. Wilson, putain ! Ce film m’a brisé le cœur à jamais.

En rationalisant, cela n’a aucune espèce d’importance qu’une personne me méprise ou me trouve insignifiante. Car même atteinte du syndrome de l’imposteur, il m’arrive, à MOI, d’être fière de moi. Pas plus tard qu’hier, j’ai joué sur un plateau et, je le dis avec toute l’humilité et la lucidité possibles : j’ai cartonné. J’en suis sortie le cœur léger, en essayant de goûter ce petit moment de grâce pour en saisir l’essence et en badigeonner mon petit Narcisse. Tiens, nourris-toi de miel, chaton. Doucement, monsieur glouton. C’est pour toutes les fois où tu as eu envie de tout arrêter. Ah, et aussi pour la fois où une metteure en scène pas connue et aigrie t’a dit que ce que tu faisais, c’était tout à fait nul. Cette metteure en scène sera clairement dans les remerciements de mon premier DVD, si les DVD existent encore quand j’aurai la hype nécessaire pour capter mon spectacle dans une salle de 1300. Ce sera délicieux. (Vous pouvez pas me piéger, j’ai bel et bien cherché le féminin de « metteur en scène » sur Google, et j’ai choisi cette orthographe parmi les options. Par contre, vous pouvez totalement me piéger sur un participe passé que je ne suis pas sûre d’avoir bien accordé un peu plus haut. Saurez-vous le retrouver ?!)

Pour aller plus loin, j’aimerais me demander si le boulard pathologique existe vraiment. N’apparaît-il pas simplement dans les yeux de celui qui, en face, est atteint du syndrome de l’imposteur ? Finalement, comment deviner les drames qui se jouent derrière une sublissime façade haussmannienne de la rue de Rivoli ? On sous-estime parfois l’angoisse générée par une tache de Veuve Clicquot sur un chemisier blanc cassé. Mais pré-supposer qu’untel ou untel est sûr de lui et épanoui à 100 %, n’est-ce pas en soi un excès de confiance, un manque d’empathie ? Alors oui, certains humoristes sont extrêmement balaises pour afficher cette suffisance insupportable qui donne un petit peu envie de les voir s’étouffer avec un Gerblé au sésame jusqu’à ce qu’ils convulsent en te suppliant de leur faire une manœuvre de Heimlich. Quoi ? Tu veux quoi ? Je comprends pas, articule. Vraiment, sorry, mais tu es tout rouge, tu devrais tâcher de te détendre. Que se passe-t-il si l’on démaquille l’effet glowy de l’highlighter qu’ils ont mis tant de temps à appliquer au pinceau biseauté sur leurs pommettes ? Quitte à faire un gommage bien exfoliant pour certains pour enfin voir apparaître l’épiderme…Ah, mais t’as la peau sèche en fait, petit cachotier. On est pareil, du coup ! High five ? Non ? Ok.

Moi-même, quand je me sens en confiance, même si, on l’a compris, on est sur une base de rareté, puis-je renvoyer cette image insupportable à mes collègues ? Quand je me sens flotter sur un petit nuage, dégage-je (vraiment, parfois, l’inversion sujet-verbe rend les trucs impossibles à dire oralement) une suffisance absolument immonde ? Un humoriste s’est-il déjà dit, à mon sujet, que je me la racontais ? Qu’à côté de moi, Alain Delon, c’était un mec simple ? Sans doute, si lui, ce jour-là, se sentait comme une merde et que moi, égoïstement, avec toute l’indélicatesse que l’effet de deux pintes à jeun peuvent procurer, je lui parlais de la fois où j’ai retourné une salle de 800. Ouais, c’est arrivé. En plus, il y avait mes parents dans la salle. Ils ont cru que j’étais une star, c’était tout à fait grisant. Mais rassurez-vous, un an plus tard, ils m’ont vue prendre un semi-bide et depuis, ils m’encouragent vachement à écrire des polars bien glauques, ma deuxième passion.

Donc finalement, osciller entre doute tétanisant et auto-congratulation, n’est-ce pas notre moteur V12 à combustion interne à tous ? (Petite rèf Auto-Moto pour contre-balancer le truc du highlighter de tantôt) Pour sûr, c’est le mien. Ça, et ma petite relecture annuelle de « Jane Eyre ». Même si Mr Rochester est quand même un gros con machiste et égoïste, on est toujours content qu’ils [SPOILER] finissent ensemble. Ma tendance à me dévaloriser 90 % du temps m’offre, au final, l’opportunité de me surprendre, de voir mes progrès quand ils arrivent, bref, de me jeter des fleurs (ou de m’offrir un bon vieux plateau Salmon lover de chez Sushishop) quand une scène se passe bien.

Et si certains comiques manifestent réellement des symptômes de boulard pathologique, alors ? Je ne peux m’empêcher de me dire que pour eux, le plaisir est moindre. Si cette maladie existe vraiment, cela signifie que leur incapacité à se trouver mauvais de temps en temps amoindrit de facto la fierté d’être bon, parfois. Cette intime conviction que le succès leur est dû les prive d’une partie de la joie d’être agréablement surpris quand une nouvelle marche est gravie. C’est beau, putain. Si je fais un TEDx sur ce thème, je chope une applause sur ce paragraphe, obligé. La locution latine, ça fait genre t’es intelligent. Et si je la chope pas spontanément, t’inquiète, j’irai la chercher à coups de trémolos dans la voix et de regards embués.

Alors quand un humoriste tentera d’engager avec moi un concours de « qui pisse le plus loin », désormais, j’essaierai simplement de sourire poliment en acceptant qu’il déverse son slime vert fluo d’auto-satisfaction apparente. Pourquoi ? Pas parce que je le croirai supérieur, non. Juste parce qu’au concours de « qui se sent le mieux dans sa vie », c’est peut-être moi qui gagne, qui sait ? Et aussi parce que moi, j’ai la chance, quand des choses chouettes arrivent, de ne pas penser « c’est pas trop tôt ! », mais simplement « déjà ? ». Et cette pensée-là, elle badigeonne d’Arnika mon petit Narcisse autant que mon clavier. Bisous.

L’Interweb m’a (pas encore) tuer.

Pre-scriptum : À la base, je voulais vous raconter mon petit bide de samedi. Mais finalement, après autopsie, il s’avère que ce n’était qu’un semi-bide. Une prestation médiocre. Pas assez de larmes, pas assez de sang. J’attends d’en traverser un bien violent pour ouvrir ce tiroir-là. Statistiquement, ça devrait arriver avant la Noël.

Ce matin, en prenant mon thé goût russe (5 balles les 100 grammes dans la boutique en bas de chez moi, on est sur un prix correct de la bergamote, mais je savoure tout de même un peu mes mugs), j’écoutais par hasard le podcast « Réveil Lapin » d’un humoriste que je n’ai jamais vu jouer, mais dont je suis un peu l’actu sur Instagram : Jean-Patrick. J’avais bien tenté de jouer sur le plateau qu’il co-gère, il y a un an, mais j’avais reçu, en retour, cette missive automatique : « nous n’acceptons pas de demande ». Aïeuuuh ! Bobo. Au moins, ce fut un râteau clair, net et précis. Pas une relation toxique comme celle que j’entretiens depuis 10 mois avec Fabrice Éboué, dont j’attends toujours la réponse pour faire sa première partie de novembre 2018. Je serais pas un peu ronchon, ce matin, moi ? Je vais me remettre un petit Gerblé au sésame dans le gosier, ça ira mieux.

Jean-Patrick, donc. Il enregistre seul, semble-t-il pendant son café post-réveil, ce qui donne lieu à des réflexions spontanées, pas vraiment structurées mais tout à fait agréables à mon oreille d’avant 10 heures du matin. Dans une des différentes parenthèses qu’il ouvre, il parle des gros centres commerciaux qui, souvent, menacent les boutiques de centre-ville. Il dit, à juste titre, que les boutiques de proximité qui s’en sortent sont celles qui s’adaptent, qui suivent le rythme, qui se remettent en question.

En écoutant ce passage, j’ai eu comme un flash. Les Gerblé au sésame, c’est vraiment pas ouf. Ah pardon, surtout, je me suis demandé si le stand-up sur scène n’était pas un peu le commerce de proximité, menacé par le géant Interweb et ses stars de contenus audiovisuels à caractère humoristique. Tadaaaaaa ! Y en a dans mon ciboulot, hein ? Quoi ? Cette réflexion date d’il y a plus de 10 ans, au moment où Norman et Cyprien ont percé ? Sorry, pendant une décennie, j’étais trop occupée à foirer des relations amoureuses et tester la résistance de mon foie à la caïpirinha pour penser à ces trucs-là. Donc même si j’arrive à la bourre, comme avec cette gazette, j’ai quand même envie d’aborder ce thème. Hop, on press play sur la playlist Chopin et on pose des lyrics sur un flow lourd ci-après. Ronchon, mais bilingue.

Moi, par exemple, à 32 ans, sur scène, je n’incarne pas la modernité. L’élégance, bien aisément, mais pas le swag. Je le sais ! J’en suis au stade où, quand je vois un public composé majoritairement de très jeunes, ados ou adultes de moins de 20 ans, je flippe. (Le top du top en termes d’angoisse reste quand même les enfants. On fera un petit billet un jour dédicacé à ces parents qui amènent leurs jumeaux de 2 ans et demi à des spectacles de stand-up, mais là, j’ai pas le time) Non, moi, ce que je crains le plus, c’est le décalage culturel. C’est de ne pas me faire comprendre, de ne pas toucher les gens. Que mes références ne leur parlent pas. Exemple, samedi, toujours dans mon délire de « écoute-toi, autorise-toi à sortir de ton texte, hin hin hin (rire niais) », j’ai parlé du sniper dans « Il faut sauver le soldat Ryan ». Personne n’avait la référence, bordel. Barry Pepper ?!?!?! Personne ?!?!?! Soit.

En général, d’ailleurs, je remarque que sur scène, je délivre les vannes les plus « référencées » aux personnes qui se rapprochent le plus de mon âge. C’est à eux que je m’adresse à ce moment précis. Je cherche leur appui, leur validation. Toi aussi, tu te souviens de Laurent Mariotte sur Canal J ? Oui ? Sérieux ? On peut partir en vacances ensemble, du coup ? Tu connais le Cotentin ? Quel plaisir de voir dans les yeux d’un spectateur qu’il tilte au moment où il capte ta référence. Ce moment-là, c’est comme une communion. C’est ce que je préfère, quand je suis sur scène. Quitte à revenir, après la vanne, sur les spectateurs les plus jeunes, ou sur les regards interrogateurs des ados, pour essayer de les inclure dans le délire. Ou pour mieux les humilier, ces sales petits cons, avec leur… insupportable insouciance !

En tout cas, je suis pour ce commerce de proximité-là, moi. Ces liens, ces références culturelles et surtout, le côté vibrant, vivant de ce bon vieil échange de services. Je te raconte des blagues et toi, tu ris fort en me regardant avec amour, surtout si t’es mignon. Sur scène, dans les bons jours, je m’adresse à chacun des spectateurs, en pleine conscience. Pas à une masse virtuelle et distante plongée dans le noir. Dans les bons jours, oui. Car si je suis pas bien, je m’auto-persuade que vous n’êtes absolument pas là.

Pourtant, il ne se passe pas une semaine sans que l’on me demande pourquoi je ne fais pas plus de vidéos sur Internet. Le « on » de la phrase précédente renvoie bien sûr à des potes, pas à des journalistes de Télérama. Effectivement, comme pour le plein de courses du samedi en zone indus, c’est sur les réseaux Interweb que la plupart des gens vont faire leurs emplettes de lol. Et le pire, c’est qu’ils n’ont même plus besoin de chercher de quoi rire. Facebook, Instagram et Youtube nous suggèrent (voire nous imposent?!) directement des vidéos, qui se lancent d’ailleurs automatiquement, comme par magie, que l’ont peut regarder en échange d’une petite publicité. C’est pas beau, ça ? Mais moi, ai-je envie que mon texte sur l’IVG soit coupé par une pub Spécial K fruits rouges ? Ou que mon passage sur la peur de la mort soit interrompu par un mini-clip vantant les mérites d’une culotte de règles ultra absorbante et zéro déchet ? (Ouais, je suis bombardée de pubs ultra glamour. Je suis sûre que c’est à cause de mon historique Netflix) À me lire, peut-être vous imaginez-vous que je suis une humoriste méga engagée avec des textes profonds. Rassurez-vous, j’ai aussi des vannes tout à fait savoureuses sur le pénis de Gérard Depardieu.

Autre frein, pour moi : ce besoin de rapidité inhérent aux médias virtuels. Je crée un blog en 2019 et j’ai toujours pas compris comment fonctionne le menu, je pense qu’on peut partir du postulat que je ne suis pas une rapide. Même sur scène, des vannes d’actu, j’en fais très peu, car j’ai toujours peur qu’elles soient déjà sorties sur Twitter avant que je ne les imagine et surtout avant que je ne les joue.

Exemple concret. Passage au présent pour plus de pep’s narratif. En janvier 2018, sur je ne sais plus quel plateau télé, Brigitte Lahaie dit : « on peut jouir lors d’un viol ». Évidemment, bad buzz. Évidemment, vomissement immédiat de ma personne. Mais surtout, quasi directement, une vanne me vient : «On peut jouir lors d’un viol ? Ah ? Déjà que moi, j’ai du mal quand je fais l’amour normalement… ». Bref, pas la vanne du siècle, mais je me remets doucement de mon 31 déguisé, c’est une vanne d’actu, et je me dis que je vais l’insérer dans un nouveau texte que je jouerai deux jours plus tard, sur le plateau que je co-gère à Toulouse. Le lendemain, alors que j’essaye d’apprendre mon texte, (mytho, alors que je regarde « Poldark » sur Netflix en slip), je jette un œil à mes réseaux sociaux. Et là, Facebook me propose (m’impose ?!) une nouvelle vidéo de Tania Dutel. Dans son passage, elle revient sur cette sortie polémique de Brigitte Lahaie et fait, quasi au mot près, la même vanne que celle que j’avais pondue. Réaction 1 : Ok, donc maintenant, on plagie directement au sein même de MON CERVEAU ? Hello, CopyComic ?! Réaction 2 : Attends, mais moi, j’ai vu la phrase de Brigitte Lahaie hier. Et elle a déjà eu le temps de trouver la vanne, l’intégrer dans un set, jouer le set, faire un montage et poster la vidéo sur Internet ? Faut vraiment que j’arrête « Poldark ». Réaction 3 : Maintenant que cette vanne est dispo sur Internet, associée à une artiste qui a mille fois plus de visibilité que moi, eh bien… je ne peux plus la faire. Je lui ai donc dit adieu. À ma vanne, pas à Tania Dutel. Et encore moins à l’acteur qui joue Poldark (ses sorties de l’eau en sous-vêtements XVIIIème siècle valent totalement 8 euros par mois).

C’est ça, le double problème de faire des vannes d’actu et de les poster sur Internet. Il faut être le plus rapide et être celui qui fait le plus de vues pour qu’elles nous soient attribuées. Or, pour moi, une vanne, c’est une entité  souvent éphémère, repositionnable, transformable au gré de notre évolution. Les publier sur le Net, cela revient à les enraciner dans un contexte lui-même éphémère. C’est tellement dommage. Certaines pistes de vannes sont excellentes, mais parfois, des mois après, les mots s’articulent différemment, et la vanne finalisée trouve enfin sa place une fois remodelée et repositionnée dans un nouveau contexte. Internet empêche cette évolution-là. Internet bride notre créativité. Sauf le blog, évidemment. WordPress, c’est l’avenir, et je vais pas tarder à me faire un max de blé avec ça. Et je me marierai avec le Prince Harry. Aucun rapport, mais ça fait partie du plan.

De plus, un autre frein, et pas des moindres : la peur du jugement, aka, la peur de pleurer en lisant des commentaires méchants, gratuits et mal écrits. La seule critique mitigée que j’ai eue après mon spectacle m’a donné des envies de clash avec Booba. Alors d’accord, monter sur scène, c’est être jugé. Par les organisateurs du plateau, par les humoristes programmés ce soir-là, par le public, et par soi-même. Mais au moins, on est tous dans la même pièce, en chair et en os, et souvent, à défaut de se montrer bienveillants, on est tous a minima conscients de certaines règles de base du type : «te faire chialer, c’est mal » ou « insulter ta mère, c’est pas le top du sympa».

Sur Internet, on est sur un autre level en terme de bâtardise. Insultes, menaces, moqueries… est-on censé accepter ça ? « Il faut savoir passer au-dessus », entends-je souvent de la part de collègues. Euh, vraiment ? Si un jour, tu montes sur scène et que l’on t’envoie des projectiles, tu fais quoi, double esquive, t’essayes de passer au travers en continuant ton sketch ? Je ne crois pas. J’ai mis un pull à l’envers au collège une fois et subi les moqueries de mes camarades pendant toute une récré, et je ne suis toujours pas passée au-dessus. B., C., K., F., et tous les autres petits connards de ma 6ème 2, sachez que vous n’aurez JAMAIS d’invites à mon spectacle. NEVER. À 32 ans, est-ce que j’ai le droit de ne pas accepter de me faire mal traiter et/ou maltraiter ? Oui.

Je réalise donc que face aux géants virtuels qui pèsent lourd dans le métier, je suis sans doute une petite boutique de quartier. Limite, je me vois bien en quincaillerie. Déjà, parce que le mot est mignon. Ensuite, parce que la plupart de ce que je propose existe sans doute ailleurs, en mieux peut-être, en moins cher, en plus facile d’accès. Mais le petit commerçant du coin, il a quand même ce truc en plus : l’envie de partager des instants d’humanité. Moi, c’est pareil. Je veux m’adresser, sur scène, à des gens que je peux voir rire. Surtout s’ils ressemblent à Barry Pepper. Bisous

Je suis humoriste, bordel !

J’attendais d’avoir joué pour écrire la suite de mes péripéties parisiennes. Même si j’ai bien aimé m’épancher dans les épisodes précédents en écoutant du Chopin et en réfléchissant avec élégance, à ma fenêtre, à la vacuité de mon existence, il était temps que des choses concrètes se passent.

Depuis la semaine dernière, donc, j’ai joué trois fois. Joli score, si on compare à zéro. Score nul, si on compare à Fary. Par contre, j’ai reçu quelques réponses aux 127 demandes envoyées. Non, je n’ai pas vraiment compté, mais oui, il y en a un certain nombre. Les dates tombent, petit à petit, et je n’arrive plus à les retenir mentalement. C’est bon signe. Pas pour ma mémoire, mais pour ma carrière. J’ai d’ailleurs voulu m’acheter un agenda hier, mais apparemment, à Paris, cela coûte 19,70 euros. D’ailleurs, si on dit « Moleskine » très vite en articulant mal, on entend presque « Meskine ». Coïncidence ?! Je ne crois pas. Je me suis donc forcée à ouvrir, pour la première fois, l’appli Calendar de mon téléphone. Je me modernise à une vitesse incroyable. D’abord le blog, puis le planning digital… D’ici 4 à 6 ans, je suis sur Snap et je fais des Harlem Shake.

Alors, ces scènes, comment se sont-elles passées, me demande Maman par sms, mi-curieuse, mi-inquiète. À ma grande surprise, bien ! Je vais zoomer sur l’une d’entre elles, pour tenter de vous expliquer l’avant, le pendant, et l’après. Pour l’après, il y a des zones d’ombres étrangement liées à l’ingestion de houblon liquide en quantité.

J’ai participé à la rentrée du Cercle du Rire le 12 septembre dernier, plateau d’humour organisé par les fort sympathiques Elsa et Anissa, appuyées par Karim et Mehdi. Mention spéciale pour l’accueil, chaleureux et humain. C’est suffisamment rare pour être salué. En arrivant, j’ai découvert avec plaisir un petit lieu propice au stand-up, cosy, en sous-sol, mais sans odeur de moisissure ou dégât des eaux récent.

Malgré ces éléments rassurants et un taux d’humidité convenable, mon état à H-1 était médicalement proche du décès. J’avais choisi de ne pas tomber dans mes travers de facilité, et sélectionné un texte que j’aime beaucoup, mais joué seulement trois fois par le passé. Oui, bien sûr, j’aurais pu opter pour les vannes les plus « sûres » que j’ai dans ma besace, mais comme je l’avais promis dans les épisodes précédents de cette gazette, le matin même, je me suis écoutée. J’avais l’envie profonde de faire autre chose, de jouer ce texte qui, ce jour-là, me semblait bien plus criant de vérité et de drôlerie. Évidemment, je m’en suis mordu les doigts pendant tout le trajet de Gambetta à Charonne. Et 5000 pas à se répéter que finalement, la vanne du sperme passera sans doute mieux qu’un délire pas tout à fait abouti sur le caisson d’isolation sensorielle, c’est beaucoup.

Je n’arrive pas encore à en analyser la raison, mais je n’avais pas autant stressé depuis mes premières scènes. Sentiment d’illégitimité, peur de décevoir, envie de tout arrêter, de retourner sous ma couette pour regarder la suite de The Crown (cette série est parfaite. Quiconque ne l’apprécie pas ne mérite pas de vivre), tremblements intempestifs à la limite de la convulsion, début d’AVC, grippe aviaire contractée, bref, un cocktail i-dé-al pour faire rire sur un plateau que l’on découvre.

Au moment où mon nom a été appelé, alors que, résignée face à ma mort imminente, je rédigeais mentalement mon épitaphe rêvée, une punch-line drôle et en même temps futée, tout le stress a disparu. S’il y avait eu un bruit, ça aurait ressemblé à « pfffiiiiouuu ». (Le blog a ses limites en termes d’effets sonores, sorry). Mon corps tout entier, sous les timides mais néanmoins encourageants applaudissements d’accueil, s’est retrouvé enveloppé dans du coton imbibé de Soupline, et enfin l’angoisse a laissé la place à la détermination. Mon pas était décidé, la prise en main du micro assurée, mes premiers mots posés, pro. Oui, pro. J’ai été frappée de voir que finalement, j’étais humoriste. Beaucoup trop fan de séries en costumes, mais humoriste. C’était comme des retrouvailles avec le moi scénique serein que j’ai pu expérimenter dans les bons jours, ces deux dernières années. Et ce moi-là, franchement, il envoie du lourd. Oui, tout à fait, à cet instant précis, on est sur un petit melon bien juteux. Plus sérieusement, ce moi-là, il ressemble à ce que j’ai envie d’être sur scène à chaque passage. En plus, le caisson d’isolation sensorielle, ça a plutôt bien marché.

L’après-scène a donc, évidemment, été marqué par un immense soulagement. J’ai peut-être un truc à faire dans ce métier. S’il y avait un DRH dans l’usine du monde du stand-up, il me dirait peut-être qu’il est heureux de me compter parmi ses effectifs. Ensuite, il refuserait de m’augmenter, mais ce n’est pas le sujet. Les félicitations de certains spectateurs, les sourires complices des autres artistes, ce sentiment d’être finalement à sa place, ou en tout cas pas trop mal installée, que ça fait du bien, bordel !

J’ai d’ailleurs, pour clore la soirée, échangé assez longuement avec un humoriste qui se trouvait là par hasard, en terrasse. Un humoriste connu. Genre vraiment. Genre 800 000 abonnés sur Insta. Pour ceux qui ont du mal à visualiser, c’est comme moi, mais genre multiplié par genre 2666. Pour ceux qui ne sont pas très matheux, voici une allégorie géographique : je suis mon appart au premier, lui, c’est le Mont Fuji.

Je lui ai fait part de mon stress, de mon soulagement, de mes aspirations, (le pauvre, il a pris cher!). Quand je picole, je perds semble-t-il 80% de ma pudeur verbale. Astuce thérapie, toujours s’envoyer une petite prune avant un rendez-vous chez le psy. Mais il a écouté, puis répondu avec douceur, encouragé avec vigueur, raconté son parcours avec la sagesse de celui qui connaît le chemin pour l’avoir arpenté pendant plusieurs années. Un genre de « Lao-Tseu a dit : il faut trouver la voie » mais avec beaucoup plus de vannes, de swag et beaucoup moins de sabre. [Gif de Tintin ici]

Bilan positif de mon retour sur scène, donc. Sur ce, je file regarder The Crown. J’en suis à l’épisode où le Prince Charles galère à s’intégrer dans son lycée d’excellence. Lâche rien, Chacha. Trouver sa place, ça prend du temps, mais aujourd’hui, en déambulant le cœur léger autour de Gambetta, je me suis dit que c’était possible. Bisous

Shnek and the City.

Le titre exact devrait être Sketch, shnek and the Cities car je vais essayer d’aborder le sujet du sexisme dans le milieu de l’humour, sans mettre la focale uniquement sur le microcosme parisien. Wow. Sur scène, cette intro s’apparenterait à un suicide artistique. Pas drôle, sérieux, avec le mot « microcosme » dès la première phrase. Le combo idéal du stand-upper : Tu vois la balle ? Tu vois le pied ? Vas-y, tire !

Alors… Je suis présentement en train de prendre une grande inspiration devant mon ordi, en me demandant par où commencer. Un peu comme quand je dois me faire le maillot après la disette hivernale. Thèse : Oui, il y a du sexisme dans le milieu de l’humour. Antithèse : Mais non, ce n’est pas pire qu’ailleurs et franchement, on s’en accommode. Synthèse : Peut-on arrêter de me dire qu’on me prend en sandwich quand je passe 4ème sur un plateau de 8 artistes ? Merciiiiii !

Car au final, le sexisme dans l’humour, tel que moi je le ressens, du moins, c’est surtout ça. Des petites blagues hilarantes, des réflexions anodines, des petites photos de bites amicales reçues sur Insta. Ou des photos de petites bites amicales, au choix. ALERTE MYTHO ! Je n’ai pour l’instant jamais reçu de photo de teub sur Insta. Ai-je de la chance ? Apparemment, oui. Suis-je assez connue ? Apparemment, non. Je sais, pour en avoir parlé avec les trop rares humoristes féminines que j’ai pu côtoyer, que ce phénomène existe. Tu m’as fait rire, alors voici mon zizi en offrande. Euh… Vous vous fichez de moi ? Cela ne se produit jamais dans la vraie vie, surtout pas quand j’étais célibataire et en détresse charnelle, d’ailleurs. C’est trop injuste. [Gif imaginaire de Calimero juste ici]

Mais oui, on m’a déjà demandé si j’avais mes règles, alors que j’exprimais un désaccord. Oui, on m’a déjà dit que je faisais de l’humour de fille, parce que j’ai un sketch sur la coupe menstruelle. Oui, on m’a déjà envoyé des messages lourds alors que je demandais simplement à jouer sur un plateau. Pas plus tard qu’hier, d’ailleurs, pour le dernier exemple. M’en accommode-je ? (N’est-ce pas le truc le plus difficile à dire à l’oral ?) Non. Pour de vrai, je suis à deux doigts de balancer le nom du plateau, la capture d’écran des messages et le nom du type qui gère ces soirées. [Gif imaginaire de Monsieur Burns qui se frotte les mains juste ici] Je ne le ferai pas. Pas par grandeur d’âme. Non, juste parce que j’ai zéro courage. Mais si des humoristes me lisent et veulent savoir quel tocard éviter par tous les moyens, qu’ils ou elles m’écrivent sur mes réseaux sociaux. Je leur indiquerai avec plaisir le nom et la raison sociale de l’individu. Niark, niark, niark.

Le sexisme ordinaire, celui que toutes les femmes humoristes peuvent subir, ressentir et un peu vomir aussi, existe. Pour de vrai. Ces regards appuyés ou, au contraire, cette indifférence totale en loges. Ces discours lourds ou ce silence. Ces hommes qui imitent des femmes sur scène en prenant systématiquement des voix de cruches. Ces annonces au micro peu flatteuses sur notre condition de femelle. Vraiment, par pitié, si certains humoristes me lisent, cessez les phrases du type « Et maintenant… l’atout charme de la soirée, la seule présence féminine… bla bla bla ». L’intention consciente n’est pas mauvaise, je le sais… pour la plupart d’entre eux. Mais quoi ? Si j’étais obèse, je serais l’atout Big Mac ? Non. Si j’étais un homme d’origine maghrébine, je serais l’atout babouche ? Non plus. On est humoristes, on est collègues. Peut-on rester professionnels ? Allez, super, donc on part là-dessus. En plus, la façon dont on appelle l’artiste suivant, cet instant d’annonce, de passation de témoin, est important. Ce petit « check » au moment de monter sur scène, cette accolade, c’est la dernière interaction humaine, la dernière source d’énergie qu’un humoriste reçoit avant de sauter dans le vide. Débutant ou pas, CE MOMENT, il compte. Alors donnons-nous un peu de love. Deal ?

Le sexisme dans l’humour, c’est par ailleurs cette sensation aussi agréable qu’un appel au service Intermittents de Pôle Emploi, qu’en tant que femme, il est potentiellement tendancieux d’aller discuter avec un humoriste que l’on ne connaît pas. Moi-même, j’ai parfois peur d’aller féliciter un comique, après un passage qui m’a plu. Comme dirait Beyonce, what the fuck is that? (Si, elle l’a forcément dit un jour). Correction, j’ai peur, DEPUIS qu’en retour de mes compliments, j’ai reçu une proposition indécente de la part d’un artiste. Euh… Excuse-moi ? À quel moment de mon intervention ai-je suggéré un zouk avec ta personne ? Quand j’ai parlé de ton perso ? Ou quand j’ai salué ta vanne sur le métro parisien ? Ah, c’est le simple fait que j’aie souri qui t’a induit en erreur ? My bad.

On en est là. Cette peur, elle va même jusqu’à conditionner mon choix de tenue, mon attitude, les jours où je me sens plus fragile. Quelle image vais-je renvoyer si je porte des talons sur scène ? Si je mets un décolleté pour aller boire un verre avec des comiques après un spectacle ? Certaines humoristes s’en affranchissent, et elles ont raison. Et je les admire. Et je suis un peu jalouse, aussi. Moi, j’en suis encore au stade où j’aimerais qu’on oublie mon genre, avant et après la scène. Je ne considère pas que mes attributs aient à influer sur la perception que mes confrères peuvent avoir de moi. Pourquoi ? Parce que généralement, si je marche, c’est parce que j’ai bien fait mon travail. Pas parce que je suis drôle « pour une fille ». Et si je bide, c’est parce que j’ai mal fait mon travail. Pas parce que c’est normal « pour une fille ».

Même si je suis agacée d’en être encore là en 2019, à 32 ans, au fond, j’ai bon espoir (on refera tout de même un petit examen de contrôle de l’état de mon espoir dans quelques mois). De plus en plus de femmes se lancent dans l’humour. Dans le stand-up. Hier, suite aux messages désespérément lourds envoyés par X, j’ai reçu une invitation dans un groupe de conversation composé uniquement d’artistes féminines. Et croyez-moi, ça fait pas mal de personnes ! Toutes, elles prennent le micro et la parole, et de ces minutes si fortes émotionnellement, elles se saisissent à bras le corps. Qu’elles le fassent avec légèreté, sincérité, ou par des moyens détournés, elles abordent des sujets qui remuent, qui secouent, qui font réfléchir, sur et/ou en dehors de la scène. Elles posent question. Car elle est là, la clef. La remise en question.

Un metteur en scène plutôt connu et très respecté dans le milieu, ouais, je connais un petit peu de beau monde, m’a dit un jour que j’étais trop « cérébrale ». À distinguer du fait d’être trop « intellectuelle ». Calmons-nous, je fais des mots fléchés niveau 3 sur la plage, mais je n’ai jamais lu la « Critique de la raison pure » de Kant. Pourtant, j’ai un Bac L. Déso, Maman, je n’avais pas non plus lu « Ainsi parlait Zarathoustra » de Nietzsche, parce qu’à la place, je fumais des roulées devant la bibliothèque. Dans mon cas, être cérébrale, ça s’apparente à beaucoup trop de temps passé à ressasser (pour ceux qui ont lu les précédents épisodes, sachez que je progresse, j’ai fait deux séries de squats cette semaine). En clair, je m’y emploie peut-être trop souvent, mais la remise en question, c’est ce qui me permet de m’auto-diagnostiquer, de m’auto-calibrer. Ai-je parfois des comportements racistes ? Homophobes ? Grossophobes ? Sexistes ? J’abhorre tous ces concepts, idéologiquement, mais qu’en est-il de mes actes, de mes mots ? Entrent-ils parfois en conflit avec mes principes ? On rode bien nos ones, alors pourquoi pas nos comportements ? Tout comme je déteste bider, je déteste blesser. Mais ça arrive. Donc parfois, me comporte-je (ça aussi, très dur à dire), comme une connasse avec mes pairs ? Vais-je devenir une star de l’humour ? Ouais, dans ma tête, c’est comme sur n’importe quel plateau de stand-up, ça manque un peu de transitions.

Autre défi pour moi, cette saison, (ça commence à faire beaucoup), c’est donc d’essayer de mieux communiquer. D’oser, parfois, dire aux artistes qui tiennent des propos déplacés ou qui, malgré leur bonne volonté, glissent doucement sur la dangereuse pente du sexisme, que ce sont vraiment de sacrés connards. Ah, non, pardon. Juste, leur dire que collectivement, on peut progresser. Eux comme moi. Progresser pour plus de respect autant que progresser pour moins de bides. Promis. Bisous.

#2 : La peur au ventre.

Le premier épisode de ce feuilleton, je l’ai écrit seule, presque pour moi-même, sans vraiment imaginer qu’il pourrait être lu. Cette fois-ci, j’ai étrangement conscience que ma COMMUNAUTÉ DE FANS (la meuf s’enflamme beaucoup trop vite) lira ces lignes et c’est à la fois émouvant et stressant. C’est bien, je n’avais finalement pas assez d’angoisses et de névroses. (Sérieusement, merci pour vos retours et votre soutien, aimez-moi, adoptez-moi, pacsons-nous).

Petit point « actu chaude » depuis ma dernière publication : j’ai pour l’instant deux dates à venir. Et deux, c’est mieux que zéro, pas vrai ? Je suis bien sûr partagée entre l’envie de hurler « Deux dates ? C’est ça, ma vie, bordel?!?!?! » et la gratitude envers ces inconnus qui m’ont dit oui, à MOI, l’humoriste qui débarque la fleur au micro. Note pour moi-même : travailler l’estime de soi de toute urgence et badigeonner le petit Narcisse d’huile de jojoba.

Pour le reste, j’ai une dizaine de personnes à recontacter « courant septembre », avec une forte probabilité de finalement recevoir : «Hey, Emma, smiley clin d’oeil. Tout est booké. Réécris-moi en Octobre, ok ? Peace, emoji mains jointes en signe de respect». Allez, en essayant d’être mi-optimiste mi-réaliste, il est probable que l’on me propose quelques scènes dans les semaines à venir. J’en parlerai plus longuement dans un prochain épisode, mais il est vrai que quand tu es une femme, dans ce milieu, il est parfois (j’insiste, PARFOIS) plus facile de décrocher une place sur un plateau car, pour l’instant, les détentrices d’ovaires sont minoritaires. Sauras-tu retrouver l’euphémisme qui s’est glissé dans la phrase précédente ?

Et LÀ, seulement là, quand j’aurai ajouté fièrement ces évènements sur mon Google agenda (je déconne, sur mon agenda papier. J’aime le XIXème siècle), viendra le moment de choisir les textes à jouer. Si vous avez lu la précédente chronique de cette gazette, vous vous souvenez que le bide est INTERDIT. Tant que ma personne scénique n’est pas validée par la confrérie du game des stand-uppers, du moins. Je ne vise pas le carton absolu, non, juste la moyenne. Après, je ne suis pas du genre à refuser une standing-ovation, alors lâchez-vous. Mais oui, on ne va pas se mentir, il y a un chrono minimum à réaliser lors du parcours du combattant pour qu’on t’accepte en tant que frère d’armes, band of brothers, claque dans le dos, check ouaich gros, tout ça. En clair, quand tu as réussi trois épreuves, gagné ton duel contre le maître du temps, que tu accèdes à la salle du trésor et que tu as le bon mot de passe , tu peux te vautrer joyeusement dans les escaliers et semer la moitié de ton butin dans la fosse aux tigres, on ne se moquera pas de toi. Alors que si, au bout de 12 secondes de tournage, tu vomis dans le zodiac sur les New Balance d’Olivier Minne, ta carrière est brisée, finie, adieu. Cette analogie est par-faite. Plus personne ne regarde Fort Boyard, ou quoi ?

Le choix des textes, donc. Ça peut paraître anodin, mais ça ne l’est absolument pas. Après deux ans et demi de stand-up, plusieurs centaines de scènes, un spectacle rien qu’à moi (c’est le bébé à sa maman ça, gouzi gouzi), une quarantaine de sketches écrits et interprétés sur des thèmes aussi variés que la bite, les snipers ou Jeanne Calment (ouais ben des fois, on a des dead-lines et peu d’inspi), ce n’est pas la matière qui manque. Le problème, c’est de ne pas céder systématiquement à la tentation de jouer ses « tubes », ses « gars sûrs », les textes que l’on a faits, re-faits, re-re-faits, et qui nous font moins vibrer qu’au début, simplement pour s’assurer un passage correct. Un sketch, c’est comme un crush. Quand on l’écrit, ça nous dévore, ça nous consume. Et puis le temps passe et passe et passe (Nèg’Marrons foreva), alors souvent, on se lasse. Et aussi, parfois, c’est de la merde (encore désolée pour les personnes qui ont dû se farcir mon sketch sur ma voisine bonne).

L’an dernier, je MONTAIS régulièrement à la CAPITALE de la FRANCE depuis Toulouse, pour jouer sur différentes scènes, et j’avais peur. Pas le simple trac, non, haha, pauvres fous. Ça, je connais bien. Cette envie de crever, là, dans les coulisses, ou dans une cuisine slash loges slash fumoir slash point de deal slash escape game, dix secondes avant qu’on appelle ton nom, c’est devenu la routine. Le trac, je le connais tellement que si c’était un humain, franchement, il m’appellerait « frère ». Non, là, c’était autre chose. La peur au ventre de louper des opportunités, de ne pas faire rire, de ne pas montrer vraiment ce que je savais faire… aux humoristes. J’oubliais totalement le public. Je débitais mes vannes les plus « faciles », les plus « sûres », quasi uniquement pour ces quelques comiques expérimentés qui regardaient mon passage, que j’admirais, et qui semblaient avoir découvert tout ce que moi, je cherche encore. C’est arrivé plusieurs fois, car je suis longue à la détente, mais je pense notamment à un plateau partagé avec Yacine Belhousse, au printemps dernier. Je n’arrivais pas à m’enlever de la tête que si je cartonnais devant lui, je passerais au niveau suivant et je débloquerais des jokers surpuissants. C’était bien sûr totalement irrationnel et contre-productif. Hey ! Yacine ! T’as vu comme elle est drôle, la vanne du sperme ? Allez, aime-moi, adopte-moi, pacsons-nous ! Ri-di-cu-le. J’avais l’impression de vendre la vitrine finale du Juste prix, pas de faire du stand-up. Et forcément, ce soir-là, comme à chaque fois que j’ai voulu « impressionner » au lieu de jouer, la sentence a été irrévocable (psscchiiit, le flambeau). Je passais à côté du vrai but, comme le ballon après une tête de Giroud (Savourez, il y aura peu de références footballistiques, car je suis restée bloquée à Youri Djorkaeff). Je ressortais de scène honteuse, comme une gamine prise en faute, prête à passer une soirée entière emplie d’autoflagellation et de Poliakov suivie d’une nuit sur le clic-clac d’un pote à fixer le plafond en me disant que finalement, éleveur de iench, c’est pas mal non plus.

Mon objectif donc, et pas des moindres, c’est d’apprendre à me faire un peu plus confiance avant et pendant une scène. Apprendre à jouer ce que j’ai vraiment envie de jouer. Le syndrome de l’imposteur, ça va deux secondes (ou deux ans et demi). Cette saison, je ne veux plus bêtement chercher à impressionner des artistes qui ont des milliers d’heures de vol. Ils sont à ce niveau parce qu’ils ont passé toutes les étapes dont, aujourd’hui, je n’ai même pas connaissance (y en a encore beaucoup, sérieux ? À la louche, combien ?). Attention, loin de moi l’idée de me jurer de prendre du plaisir à chaque fois (pour la scène et le reste. Hin hin. T’as compris ?). C’est d’ailleurs ce qu’on se dit entre nous, les humoristes, non sans ironie, lorsque l’on est mort de trac : « Et surtout, prends du plaisir ! » Ouais, ta gueule. Passe-moi le seau, je me sens mal. Ah, merde, c’était le chapeau. Tant pis, de toute façon, les gens donnent rien.

Non, je voudrais, petit à petit, sentir que la scène, c’est un peu ma maison et non l’antichambre de l’enfer. Comme dirait Eros Ramazzotti : « chi va piano va sano e va lontano ». Si, il l’a forcément dit un jour. Traduction : chaque chose en son temps et euh… les vaches seront bien gardées… ? Mouais. Alors certes, il y aura d’autres loupés, d’autres Poliakov, mais au moins, même s’il reste quelques nuits à fixer le plafond, j’ai désormais mon propre clic-clac. Peace.

Sketch and the City

La première page.

Et voilà, je suis officiellement humoriste ! Officiellement ? Oui, car je le suis théoriquement depuis 2 ans et demi, si je compte mon premier passage sur scène. Mais là, je le suis à un level encore jamais atteint par ma personne : j’ai quitté mon taf, je me suis installée à Paris, en sous-loc dans un studio, et je regarde mon téléphone toutes les 3 secondes en espérant que le succès (et de facto la thunasse) tombe du ciel. Mais non, aujourd’hui encore, pas de plagiat de Gad, pas de poke de France Inter (ça existe encore, les pokes?) et zéro notif de Netflix, à part pour me dire que mes 30 jours d’essai gratuits arrivent à leur terme. Tant pis, j’essaierai Prime Video.

J’entre donc dans cette nouvelle phase du job de comique « débutant », autrement appelée phase du « shlag », celle qui consiste à passer la plus grosse partie de la journée à attendre. Attendre que tel plateau vous réponde, attendre l’inspiration pour le sketch qui vous fera faire des millions de vues et attendre que Pôle Emploi vous fasse un virement.

Alors pendant l’attente, l’humoriste que je suis réfléchit beaucoup. Beaucoup trop. Vraiment. Trop de réflexion et pas assez de squats, c’est dramatique. Si chaque heure passée à fixer le mur d’en face était utilisée à des fins de bonnasserie, tu pourrais pas test mon body, toi, l’influenceuse qui ne me lis pas. Mais pourquoi avoir choisi cette vie, alors que je pourrais présentement cultiver des poireaux, regarder la mer et écrire des polars dans une vieille baraque du Cotentin ? (Chacun ses fantasmes, ok ?) Non pas que d’écrire des polars soit facile. Mais j’ai du temps libre et j’ai bien souvent imaginé comment assassiner mon ancien DRH. Entre ça et mon éducation basée sur « Arabesque » (big up Jessica Fletcher), j’ai des prédispositions.

Tout simplement parce que le fight commence à peine. (lire la suite avec en tête de la musique épique) Ce fight contre moi-même, celui qui me pousse à me dire que moi aussi, je peux y arriver malgré le manque de confiance en moi, les doutes, la peur de ne plus rien avoir à raconter et l’angoisse de ne jamais atteindre le niveau scénique qui me fait rêver. J’aime écrire, j’aime faire rire, j’ai un peu moins envie de clamser avant de monter sur scène qu’au début, alors même si la cote sur Betclic est pas ouf ouf, ça vaut le coup de tenter.

Problème quand on débarque à Paris pour devenir une star de l’humour avec son baluchon (dans mon cas, c’est réel, vu que je n’ai apporté pour mon premier mois parisien que 2 paires de grolles, 8 slips et zéro pull. En dessous de 15 degrés, je ne survivrai pas), c’est que personne ne vous espère. Tout reste à prouver, tout est à refaire. Les plateaux avec des gens qui montent sur scène pour la première fois, des courbettes à celui ou celle qui tire les ficelles de telle ou telle scène, être souriant mais pas faux-cul, être discret mais pas hautain, faire rire mais pas se la péter et surtout… SURTOUT… Ne pas bider. Car si les 4 spectateurs qui te voient dans une cave un lundi soir à 18h t’oublieront rapidement après un moment de malaise humoristique, les humoristes, eux… c’est une autre paire de manches. Oui, j’aime les expressions désuètes. Notamment le mot « désuet », qui l’est, tout comme le concept de blog. Tu m’as suivie ? Bref.

Le plus dur, ici, c’est le milieu. L’arène. Le haut de l’entonnoir, aka le côté large du machin, si jamais t’es pas visuel. Trop de gens, peu de place… C’est comme essayer de s’asseoir pour déplier Le Monde Diplo dans le RER A à 8h12. Le Monde Diplo ou Closer, hein. On envie ceux qui ont réussi, mais on les jalouse, aussi. Pourquoi eux et pas moi ? Le risque de cette envie-là, c’est de s’avouer vaincu, et de ne pas faire en sorte de tout mettre en œuvre pour réussir. Je suis en désaccord avec ceux qui disent que seul le travail paye. C’est faux. Plein de gens talentueux essayent mais ne percent jamais. Et à l’inverse, plein de gens nuls à iech… Auto-censure. Il faut une part de chance, j’en suis sûre. Un bon timing, une bonne rencontre, bref, ce petit surplus de chatte qui fait que ça fonctionne. Je me relis, là, et on dirait que j’essaye de la jouer sereine, pleine de recul. Pas du tout. Je flippe, mais à une échelle stratosphérique de décevoir mes proches, les gens, de me décevoir. J’ai 32 ans, putain ! J’ai tellement de trains de retard par rapport aux autres humoristes que je vois débuter encore tout frais, tout lisses, à « 19 ans trois quart nia nia nia ! »… Mais tais-toi donc. J’hallucine à chaque scène de voir leur aisance, leur spontanéité. Tels des petits chiots tout fous, ils se lancent dans le stand-up comme si c’était juste le dernier truc fun à faire. Moi, je suis déjà bien cabossée, sérieusement. Si mon corps reflétait mon âge émotionnel, je jouerais en rampant et j’aurais la voix de Morgan Freeman (ou Doully, pour les connaisseurs).

Régulièrement, donc, et quand je dis régulièrement, sachez qu’on est sur une base de 3 fois par semaine, je me dis que je ne suis pas capable, que je vais totalement foirer ce projet de succès et d’Olympia 2022, dont vous serez informés via cette gazette. Donc je chiale beaucoup, tout en écoutant du Sia. Astuce chialade, d’ailleurs, sa chanson « Soon we’ll be found » vous permet quasi immédiatement une session de larmes aussi abondantes qu’un 2ème jour de gleu-ré. C’est pas glam, mais je suis en plein dedans, désolée. C’est la seule comparaison qui me vient (Si vous connaissez des psys dans le 20ème, je suis preneuse !).

Voilà pourquoi j’ai décidé de commencer ce petit journal intime, pas si intime vu qu’il sera diffusé via les réseaux Interweb, mais quand même intime vu que seule ma mère me lira (coucou, Maman!). Parce que si l’humour en grand, ça ne marche jamais pour moi, si je perds le fight contre le boss final, à savoir ma propre peur d’échouer, au moins, j’aurai laissé plein de traces de cette aventure-là. Des traces pour me prouver que j’aurai vraiment essayé d’y arriver. Des traces que je relirai quand je serai vieille (soit dans 6 à 8 mois), depuis une baraque dans le Cotentin. Bisous.